Dans l’affrontement de deux décennies qui opposa Almohades et Almoravides, le butin joua un rôle essentiel. En 1126, face aux incursions que les Almohades lançaient depuis les vallées de l’Atlas, les Almoravides dotèrent Marrakech d’une enceinte et renforcèrent de nombreuses forteresses pour empêcher leurs ennemis de s’emparer de la plaine.

2.1. LA RÉVOLTE DU HAUT-ATLAS

Contenus plusieurs années dans leur bastion de l’Atlas et frustrés de ne parvenir à étendre leur pouvoir, les Almohades procédèrent à ce que les sources appellent la « sélection » (tamyîz), en fait l’élimination par les tribus elles-mêmes de leurs membres les moins motivés ; une fois accompli cette épuration, dont les victimes se comptèrent vraisemblablement en milliers, les Almohades passèrent à l’offensive, et vainquirent les troupes almoravides sur le plateau du Kîk, s’emparant de la ville d’Aghmât et s’ouvrant ainsi le chemin de Marrakech. Après ces succès encourageants, les Almohades subirent une lourde défaite en 1128, sous les murs de Marrakech, lors de la bataille dite de la Buhayra, face à la garnison locale, renforcée par des troupes du nord du Maghreb Extrême et par des soldats hammâdides venus de Bougie prêter main forte à l’émir almoravide. Une grande partie des premiers fidèles d’Ibn Tûmart périt au cours de cette bataille, et Ibn Tûmart lui-même décéda quelques mois après.

2.2. ‘ABD AL-MU’MIN, PREMIER SUCCESSEUR D’IBN TÛMART (R. 1130-1163)

Il fallut deux ou trois ans, selon les sources, à ‘Abd al Mu’min (r. 1130-1163) pour s’imposer comme l’héritier du Mahdî Ibn Tûmart et pour prendre la tête du mouvement almohade, sans doute vers 1132. Revenant sur une ancienne tentative du Mahdî, le premier calife almohade ordonna de prendre d’assaut la forteresse de Zagora (Tâzâgûrt).

L’objectif était de s’emparer des esclaves qui y étaient rassemblés pour fournir des pages à ses compagnons et pour disposer, sur le modèle almoravide, d’une force d’appoint composée d’esclaves africains. Ceux-ci reçurent le nom d’« esclaves de l’État » (‘abîd al makhzan), et furent placés sous les ordres d’anciens esclaves noirs eux aussi, mais partisans de longue date du mouvement.

2.3. LA CAMPAGNE DE SEPT ANS (1140-1147)

Tirant les leçons de la déroute de la Buhayra et de l’impossibilité de vaincre la cavalerie des mercenaires chrétiens, dirigés par le noble catalan Reverter pour les Almoravides, les Almohades évitèrent dorénavant les batailles frontales et décidèrent d’isoler Marrakech, en évitant la plaine et en longeant les piémonts du Haut et du Moyen Atlas. Cette stratégie est désignée, dans les sources, comme la « campagne de sept ans », de 1140 à 1147. Les Almohades commençaient par s’assurer la collaboration des populations locales, auxquelles ‘Abd al-Mu’min promettait chaque fois d’abolir les taxes extra-coraniques, très mal perçues, puis ils attaquaient les forteresses fidèles à Marrakech, comme la Qal‘a du Fazâz ou Tâdlâ. La stratégie d’évitement des grandes batailles et la guerre de razzia permirent aux Almohades de vaincre et supprimer de nombreuses troupes almoravides, isolées au préalable.

Cette guerre d’usure allait porter ses fruits. Les Almohades purent progressivement s’assurer la maîtrise du Haut-Atlas central et du Moyen Atlas, menaçant ainsi directement Fès et Meknès. Là encore, ils évitèrent la plaine, gagnant d’abord à leur cause la tribu des Ghumâra, coupant les communications avec la région du Détroit de Gibraltar et obligeant les garnisons almoravides à rester cantonnées dans les châteaux de Banû Tâwdâ et d’Amargû. La flotte almoravide, pourtant réputée sous le commandement de l’amiral Ibn Maymûn, était inutile dans ces combats terrestres. De plus, en al-Andalus, Séville et Cordoue, ainsi que des régions entières comme l’Algarve, sentant le pouvoir almoravide vaciller, se révoltèrent ; quant aux royaumes chrétiens ibériques, ils profitèrent des troubles pour avancer vers le sud en s’emparant de Tortose, de Lisbonne et d’Almería.

2.4. LA CONQUÊTE DES VILLES DU MAGHREB EXTRÊME

Les Almohades portèrent alors leurs efforts sur la trouée de Taza, point de passage à l’est entre le Maghreb Extrême et le Maghreb Central, ainsi que sur le Rîf oriental, où ils conquirent la plupart des ports, tels Hoceima et Melilla. Dès 1144, les Almohades parvinrent à détacher certaines tribus zénètes du pouvoir almoravide, d’abord en capturant des otages, puis en les intéressant au partage du butin. Les Gazzûla furent les premiers à faire défection. En outre les Almohades parvinrent à éliminer la cavalerie chrétienne de Reverter, après l’avoir isolée du reste de l’armée de Tâshfîn (1143-1145), et ils défirent une troupe hammâdide, dans le massif montagneux surplombant Tlemcen.

Acculé et abandonné par ses généraux, l’émir almoravide Tâshfîn se retrancha avec quelques proches dans la forteresse d’Oran où il mourut alors qu’il tentait de s’enfuir. Démoralisés par la mort de leur souverain, de nombreux chefs militaires almoravides changèrent alors de camp, tels l’amiral Ibn Maymûn, Anagmâr ou al-Hâjj at-Takrûrî al-Gnâwî.
Ces défections accélérèrent la désagrégation du pouvoir almoravide. Les sources attribuent d’ailleurs la prise de Fès, la plus importante des cités du Maghreb, à la trahison du mushrîf*, l’intendant chargé des affaires financières de la région, Ibn al-Jayânî, qui conserva son poste sous les nouveaux maîtres. Après les conquêtes de Fès, de Meknès, de Tlemcen, de Ceuta et de Salé, la seule ville demeurée fidèle aux Almoravides fut Marrakech. Mais, coupée des derniers contingents almoravides d’al Andalus et des plaines atlantiques qui lui fournissaient les céréales nécessaires à son ravitaillement, elle ne résista pas longtemps au siège pour lequel les Almohades avaient fait édifier sur les hauteurs du Guîlîz un camp fortifié, véritable ville concurrente avec ses remparts et sa mosquée dotée d’un minaret.

La conquête de Marrakech racontée à la première personne, al-Baydhaq (XII siècle)

« À la nouvelle de l’arrivée des Almohades, les habitants de Marrakech sortirent à leur rencontre. Cela se passait en 1147. Le combat se poursuivit entre eux et nous pendant quatre jours. Ishâq b. Yintân, Muhammad b. Hawwâ’ et Muhammad b. Yânkâla sortirent nous attaquer : c’étaient leurs émirs les plus importants. Quant à Ishâq, le maître du pouvoir, c’était un jeune enfant. Le cinquième jour, ils sortirent encore pour nous attaquer et nous les défîmes, en les poursuivant jusqu’à la porte de Bâb al-Sharî‘a [porte sud-ouest de Marrakech]. Un grand nombre d’ennemis fut tué. Après cet échec, ils se tinrent tranquilles dans la ville et personne ne vint plus nous attaquer, sauf Ibn Yintân. On lui envoya Agg-Wangî, leur « sultan » qui s’était soumis au pouvoir almohade ; Ishâq b. Yintân se soumit alors et sortit de la ville avec ses partisans, qui se déclarèrent Almohades. La ville resta bloquée : personne n’y entrait ni n’en sortait. Le calife [‘Abd al-Mu’min] fit fabriquer des échelles pour les adosser aux remparts et les partagea entre les tribus [qui montèrent à l’assaut] ; les habitants essayèrent de combattre, mais les Almohades parvinrent à pénétrer dans la ville. Avec leur échelle, les Hintâta et les gens de Tînmallal entrèrent du côté de Bâb Dukkâla [porte nord de Marrakech] ; avec la leur, les Sanhâja et les « esclaves de l’État » (‘abîd al-makhzan) pénétrèrent du côté de Bâb ad-Dabbâghîn [porte est de Marrakech], les Haskûra et les Qabîla du côté de Bâb Yintân [porte sud-est de Marrakech]. Ainsi Marrakech fut-elle conquise et prise par les armes. »

Après la conquête de Marrakech, les Almohades s’installèrent dans les anciens palais des dignitaires almoravides situés à l’ouest de la ville ; ils pardonnèrent à une partie des anciennes élites dirigeantes, mais exécutèrent tous les proches de la dynastie almoravide, en particulier le jeune émir almoravide, Ishâq

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