Yusef U Qaci Héritage et génie : les grands poètes kabyles mercredi 22 avril 2026 Grand poète de la tradition orale, Yusefu-Qasi (Youcef-ou-Kaci) est né à At-Garet (à Abizar, disent certaines sources), dans la confédération des At-Jennad, aux environs de 1680, selon l’estimation de Mammeri (1988 : 66). Il est décédé au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Quant à sa sépulture, la légende rapporte qu’ après avoir été réclamé par chacun des villages composant la confédération et de peur de voir son corps exhumé et volé par l’un ou l’autre, on décida de l’inhumer la nuit même de sa mort et en pleine forêt. Plus qu’un poète ordinaire, Yusef fut en réalité un amussnauw, c’est-à-dire un érudit de la temussni, la « philosophie » (entendu au sens originel du terme) berbère de Kabylie ; un savoir, oral et pratique, qui touche à de nombreux les domaines de la vie sociale : le code de la kabylité (taqbaylit), le droit coutumier, l’histoire de la tribu, etc. Mais, pour la postérité lointaine, Yusef était surtout un 4 sb, un maître de l’art de bien dire en composant des vers. Un art qu’il a acquis et parfait au fil des ans — qui lui a été donné, diront d’autres. Quoi qu’il en fût, dans la société kabyle d’antan, et surtout à l’époque où vivait Yusef, caractérisée par une relative indépendance vis-à-vis du pouvoir turc et par des guerres intertribales incessantes, cet art de composer des vers n’était pas de « l’art pour l’art » ou, selon les mots de Novalis, de l’expression pour l’expression ». Aussi, l’usage qu’on y faisait d’un discours : poétique comme celui de Yusef [1], à l’instar de celui de tous les ifsihen (pl. de afsih), poètes « engagés », était éminemment pragmatique, car dans ce contexte, parler veut dire : agir, influencer, de quelque manière, le comportement de l’auditoire. La fonction que l’afsih Yusef-u-Qaci assurait dans ce contexte était à la fois multiple et diverse. Selon les circonstances, de guerres locales ou de paix momentanées, Yusef était tout à la fois aède, poète, homme politique et « ambassadeur » de son groupe de sang ou d’élection. Nous disposons de quelques témoignages selon lesquels Yusef, grâce à son éloquence et à sa subtilité, a empêché la guerre d’éclater entre les At-Jennad, groupe tampon dont il était issu, et une tribu limitrophe, à quelque que fût son statut, siba (comme les At-Waghlis, Iflisen, At-Wagnun, etc.) à ou « makhzen », comme les At-Qaci A — représentants du pouvoir beylical en Grande Kabylie (Tamurt n wadda). Ausst, à chaque fois qu’ils se heurtaient à un problème intertribal grave qu’ils désiraient régler à l’amiable, les At-Jennad dépêchaient Yusef-u-Qaci auprès du groupe « ennemi » et lui donnaient carte blanche pour négocier au nom du groupe. Investi d’une large autorité pour négocier, Yusef semble avoir pu prendre, dans ce cas précis, des décisions et des engagements que les At-Jennad respectaient (ou devaient respecter) scrupuleusement. On ne le déléguait pas seulement parce qu’il était le plus éloquent ou, en tout cas, habile à mener les discussions et tractations dans de pareilles circonstances, mais surtout, parce que, comme tous les z shen, Yusef était couvert par une sorte d’’« immunité » (lzenaya) qui lui permettait de traverser, sans risques, tous les territoires kabyles, y compris celui du groupe hostile. Homme politique, Yusef l’était à plus d’un titre puisqu’il avait la charge de défendre les intérêts du groupe et son territoire. Aussi, lorsque ces intérêts étaient menacés, lorsque l’honneur du groupe était malmené ou seulement mis en jeu, le premier à réagir était Yusef. Il devait provoquer un rassemblement général de tous les clans de la confédération au lieu-dit Tafuyalt (Sidi Mensur était le lieu de réunion en période de paix) et il devait y prononcer un discours persuasif afin d’ouvrir immédiatement les hostilités contre l’ennemi. Présent au combat aux côtés des siens, Yusef, en tant que poète, usait de son arme qui était le Verbe. Dispensateur de l’éloge et du blâme, juge des actes individuels, l’afsih par son Verbe à double tranchant, exhortait les hommes à la bravoure, valorisait l’ardeur au combat, citait nommément ceux qui se distinguaient particulièrement dans les affrontements, etc. Mais, aussi, par sa critique acerbe, il avertissait et stigmatisait les lâches et les « embusqués » ; il les tournait en dérision ou menaçait carrément de rendre publics leurs écarts de conduite. Aède, Yusef l’était aussi, surtout en périodes de paix. Faire et dire de la poésie était en effet sa première fonction, ou son « métier » (sa vocation, diront d’autres). Comme l’ameddab, il ne travaillait pas ; il vivait de ses productions poétiques. Mais contrairement à l’ameddah qui récitait son répertoire en allant de village en village, de marché en marché, en particulier à l’époque des récoltes (d’huile, de figues ou de grains), l’afsih, parce qu’il avait un statut assez élevé, ne se produisait jamais ainsi. l’afsih était en effet toujours le héraut, le porte-parole d’un groupe donné, de son groupe agnatique très souvent, qui le « nourrissait » en quelque sorte. En revanche, le groupe au service duquel l’afsih mettait son arme verbale devait lui payer un tribut, un salaire en nature ; on lui collectait régulièrement des vivres en quantités suffisantes. S’il lui arrivait de se produire ailleurs, ce qu’il faisait souvent en temps de paix, c’était pour l’afsih un gain supplémentaire et pour les villageois, qui le recevaient à bras ouverts, un événement. À ce titre, le cas de Yusef semble être atypique. Il a été successivement (ou simultanément) la « conscience » de deux groupes kabyles, les At Jennad, son groupe d’origine, et les At Yanni, un groupe ami. Ces deux groupes, éloignés l’un de l’autre, connaissaient des situations politiques assez différentes. Le premier, situé sur une terre de piémonts, constituait une zone tampon et entretenait de ce fait des rapports ambigus avec le pouvoir beylical par le biais des At-Qasi ; les At-Yanni, tribu montagnarde, étaient indépendants vis-à-vis du pouvoir turc. Mais Yusef prenait parti ouvertement pour i un comme pour l’autre de ces groupes, à qui il a prêté son talent oratoire. Dans une joute poétique restée célèbre, entre Muhend-u-Eabdellah (des Aït-Iraten) et Yusef-u-Qaci (C. Nacib, 1993 : 213), ce dernier dit : Nekk d Ajennad men lasel-iw Je suis originaire des At Jennad Yettrrzun lecdu… Qui brisent leur adversaire Pour les At-Yanni, et contre les At-Wasif cette fois, Yusef prend parti sans ambiguïté (C. Mammeri, 1988 : 106-107) : Nekk d At-Yanni grent tesyar Entre les Ait Yanni et moi les dés sont jetés Nitni inu, nekk baney nsen Ils sont à moi et moi, c’est clair, Je suis à eux. D’habitude, pour se produire, Yusef s’asseyait sur une natte étalée à même le sol, entouré d’un cercle d’auditeurs (ad yef-k dzzin d’aqusis) ; il chantait en s’aidant d’un tambourin triangulaire sur lequel il donnait quelques touches. On dispose par ailleurs de deux témoignages qui, venant directement de ses pairs, permettent d’affirmer que Yusef-u-Qaci était le prince des poètes de son temps ou, à tout le moins, un maître reconnu de la poésie de cette époque. Le premier vient de M3emmer Ahesnaw (Cf. Mammeri, 1988 : 263-269) qui, dans une joute poétique engagée avec Yusef (Cf. Mammeri, 1988 : 127), entame sa pièce par ces termes : Nnan-i(yi) yesba Yusef On m’a dit que Yusef est hors pair... Le second témoignage est de Muh At Lmeseud (Mammeri, 1988 : 152159). Ayant voulu s’initier à la poésie ou, mieux, à parfaire son art auprès de Yusef, il alla le trouver et introduisit sa requête par ces vers (Mammeri, 1988 : 132) : À dadda Yusef ay ungal Grand frère Yusef maître des symboles, Ay ixf l-lehl-is Prince des poètes. BIBLIOGRAPHIE — CHAKER (Salem). Une tradition de résistance et de lutte : la poésie berbère kabyle. Un parcours poétique, Revue du monde musulman et de la Méditerranée |Aix-enProvence], 51, 1989/1, p. 11-31. — MAMMERI (Mouloud). Poèmes kabyles anciens, Alger, Laphomic, 1988, p. 62-141. — MAMMERI (Mouloud). Dialogue sul poésie orale kabyle (entretien avec P Bourdieu) ui Culture savante, Culture vécue, Alger, Ed. Tala, 1991, p. 93 123. — NACIB (Youcef). Anthologie de la poésie kabyle, Alger, Editions Andalouses, 1993, p. 49-56 et 201 218. Notes [1] Mais il y avait bien sûr d’autres types de poésie, tels que la poésie religieuse, la poésie lyrique, etc. Voir la source Source de l'article [K. BOUAMARA] Hommes et femmes de Kabylie Qui êtes-vous ? Votre nom Votre adresse email Votre message Titre (obligatoire) Veuillez laisser ce champ vide : Texte de votre message (obligatoire) Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Veuillez laisser ce champ vide : Commentaires