Cheikh Mohand Ou Lhocine Héritage et génie : les grands poètes kabyles mercredi 22 avril 2026 Grande figure religieuse de la Kabylie, saint local très vénéré, Mohand est né à la fin des années trente du xixe siècle, à Aït Ahmed, un petit hameau du village de Taqqa, dans la tribu des Aït-Yahia située dans la région de Aïn El-Hammam (ex Michelet) en Grande Kabylie. Il est le fils de Malha Tabuzebrit et de Mohand Larbi. Après une longue maladie, il décède le mardi 8 octobre 1901, à Aït-Ahmed, au milieu du jour. Contrairement à la coutume, on garda son corps trois jours avant de l’enterrer afin de permettre à de nombreux visiteurs, affluant de tous horizons de la Kabylie, de voir une dernière fois le visage du Cheikh. Bien qu’il ait épousé successivement (ou simultanément ?) plusieurs femmes, neuf selon Mammeri (1990 : 172), Cheikh Mohand est mort sans postérité (yemmut d amengur). Dans son enfance, à l’instar de tous les enfants issus de familles pauvres, Mohand fut berger. Mais à cet âge-là déjà, il était porté vers les choses de la religion [1], très probablement sous l’influence de sa mère, Lalla Malha issue d’une famille maraboutique. C’est pourquoi il s’engagea avec détermination dans la voie ascétique. Aussi, ni les conseils ni les sévères réprimandes de son père, qui aurait voulu avoir un fils docile et obéissant et, en son héritier sur lequel il aurait pu compter n’eurent prise sur lui. Ceci, parce Mohand était préoccupé et, pour ainsi dire habité tout le temps par son désir de s’engager dans la voie de Dieu : accompagné constamment par une « troupe d’adeptes férus d’extase comme lui » (Mammeri 1990), il visitait tous les saints hommes et endroits, sanctuaires et mausolées fréquentés en son temps. Un jour, en rentrant chez lui, accompagné de ses adeptes, Mohand Larbi, son père, déjà fatigué à l’excès par la conduite de son fils, le prit à partie devant ses amis. Il lui reprocha de se comporter comme un derviche. « Mieux vaut mourir sans héritier, lui dit-il à la fin, qu’avoir un fils comme toi. » La réponse, en vers, de Mohand, jetée à la face de son père, comme un bille de fronde, fut véhémente mais révélatrice. Les derniers vers contenaient, en effet, une sorte de prédiction ou, mieux, un signe avant-coureur : Eubdey rebbi ar das-tinid Je jure par Dieu, qu’un jour, tu diras : Wagi eniy d Nnbi wis-sin « Cet homme est donc un second prophète ? » (Mammeri, 1990 : 47) Un « second prophète », c’est-à-dire un saint homme, un homme de Dieu (d arebbani), respecté et vénéré de tous, un maître du verbe doux (awal azidan) qui s’adressait aussi bien aux cœurs endoloris qu’à la raison des hommes venant le consulter et lui demander conseil, Cheikh Mohand l’a été pendant plusieurs décennies de suite. Dans la Kabylie de l’époque de Mohand, après le Prophète et ses compagnons, il n’y avait pas d’autorité plus écoutée, suivie et vénérée par le peuple que les saints hommes et autres hommes de Dieu (At Rebbi). Ce fut justement auprès de ces « hommes. Le Dieu » que Mohand a suivi dans son enfance, pendant dix années selon Mammeri (1990 : 49), une longue initiation aux termes de laquelle il a acquis (« il a puisé », yugemd son charisme, son pouvoir de « beau dir, et de prédire aussi, Pendant toutes ces annees, Mohand fréquenta de nombreux devins inspirés et hommes de Dieu. L’un d’ entre eux était Muhend U3li de Taqabba (Cf. Mammeri, 1990 : 48). Chassé de la maison par son père, Mohand alla rejoindre le gite du saint homme. Il y vivait en faisant paître les bêtes du vieillard et chaque soir, en rentrant, il portait un fagot de bois de chauffe sur le dos. A chaque fois que le maître l’exhortait à retourner chez ses parents, les mêmes mots sortaient de la bouche de Mohand : « Je suis sans lieu ni feu ; ma maison, à moi, C’est ici ! Alors, j’y suis, j’y reste ! ». Quelque temps après, le maître revenant à la charge lui dit encore : « Maintenant, rentre chez toi ! Ton pouvoir est accompli (Lhila-k teccur, litt. “ton récipient est plein”). » Mais Mohand, sans doute parce qu’il ne se sentait pas encore prêt, temporisait à chaque fois, jusqu’au jour où il s’avisa qu’il était temps de quitter les lieux. Ce jour-là, il accepta de prendre congé du maître mais à condition, lui annonça-t-il, que « Je sois d’abord rétribue pour tous les soins que je t’ai prodigues ! L maître le paya alors de ces parols : Ruh ay aderwic (n) At Yebya Va, derviche des Ait Yahia Rriy-k d Imesbeh n tmura Je te nomme Lumière de toutes ! strlu T-tasarut n tebbura ! et Clef de toutes les portes ! (Mammeri, 1990 : 59) Après une longue phase d’errance, Mohand décida, à peu près à la fin des années soixante du xive siècle, de se fixer à Ait-Ahmed. Là, il fonda un sanctuaire où il recevait chaque jour de nombreux visiteurs qui, tous, humbles ou riches, apportaient des offrandes en argent ou en nature. À certains, ceux qui souhaitaient devenir adeptes de l’ordre de la Rahmaniya*, il donnait l’investiture avec un jaune d’œuf. Son pouvoir qui se mettait en place petit à petit gagnait en légitimité ; son charisme se répandait partout en Grande Kabylie (Tamurt n wadda). Auprès des masses, il devint vite le meilleur représentant de Tamurt n wadda vis-à-vis de l’ordre confrérique coiffé par le vénéré Cheikh Aheddad de Seddouk, en Petite Kabylie (Tamurt ufella). Devant Cheikh Aheddad*, Mohand a prêté serment d’être fidèle à la voie et respectueux des règles de l’ordre ; ce qu’il n’a pas toujours fait, sclon les allepations des autres représentants de la Rahmaniya, Car non seulement il s’éartait souvent de la voie rahmanienne en donnant, par exemple, investiture avec un jaune d’oeuf, mais, aux yeux du maître de la confrérie et de ses adjoints, il était considéré comme un usurpateur qui avait « accaparé » la fonction de lieutenant du grand maître pour la Grande Kabylie en s’appuyant sur sa très grand popularité [2]. Ce qui lui fut reproché, un jour, à Seddouk, par le Cheikh Aheddad lui-même : — « Qui t’a institué muqaddem ? lui reprocha le grand maître — Dieu ! », lui lança Cheikh Mohand. Cette réponse entérine la rupture entre eux. Exaspéré, Cheikh Aheddad mit fin à leur discussion en disant : Rub a dak-iney Rebbi d’amengur ! « Va, puisse Dieu te tuer sans postérité ! » Cheikh Mohand lui rétorqua : Rub ad iÿeel Rebbi Va, Dieu fasse que Axxam-ik d axrib Ta maison tombe en ruines Azekka-k d’ayrib Et que tu sois enterré loin de ton pays ! (Mammeri, 1990 : 59) Et ce qui fut dit advint. En effet, d’abord emprisonné à la fin de l’insurrection de 1871, Cheikh Aheddad meurt et est enterré à Constantine, loin de son pays natal ; sa maison, après avoir été longtemps laissée à l’abandon, tomba en ruines. Quant à Cheikh Mohand, il mourut en 1901, sans descendance mâle. En 1871, après la défaite kabyle, Cheikh Mohand à, à un moment donné, envisagé de quitter Ait-Ahmed pour aller, comme l’ont fait bon nombre de ses concitoyens, se réfugier en Orient musulman, en Syrie (Tamurt n Ccam) ; il avait même commencé à vendre quelques-uns de ses biens fonciers. Mais il se ravisa très vite parce qu’un autre saint homme vint le trouver pour lui faire entendre raison, e* lui disant que s’il partait, le peuple n’aurait plus aucun saint auquel il pourrait se vouer. « Et puis tu as beau faire, lui ajouta-t-il, c’est ici qu’est inscrit ton destin ! » À partir de ce moment, il n’a plus quitté son hameau d’Ait-Ahmed. Son attitude au moment de l’insurrection de 1871 est un point qui mériterait des investigations approfondies. Il semble bien qu’il s’y soit opposé et ait refusé d’y participer. C’est sans doute ce qui explique que, contrairement aux autres mokaddems, il a échappé à la mort, à la déportation et au séquestre. Sa position lors de cet événement décisif pour la Kabylie que fut la révolte de 1871 n’est probablement pas sans lien avec ses relations tendues avec le grand maître de la Rahmaniya ; elle explique peut-être aussi qu’il se soit définitivement engagé dans la voie de la sublimation dans l’extase et le Verbe mystique. En tout état de cause, après la très dure répression qui s’ensuivit, il ne restait plus guère aux gens que le repli dans la sagesse fataliste et la quête des saints [3]. Cheikh Mohand avait deux passions matérielles : la terre, et il en a beaucoup acquis au fil des ans dans la vallée de Boubhir ; et son ermitage pour lequel il avait engagé les services d’un maçon permanent qui a travaillé pour lui pendant des années. En dehors des pièces d’habitation, le bâtiment comprenait : deux salles pour le logement des pèlerins ; le long portique des consultations, une étable, une écurie, une forge, une salle de classe, une fontaine ombragée et, dans la cour, le fauteuil où il faisait ses ablutions et un grand bassin (agelmim) où flottaient quelquefois des bateaux en miniature. Au-dessus de l’ermitage, il y avait un moulin. Il avait un cheptel composé de vaches, de bœufs et de moutons mais aussi d’espèces insolites en Kabylie : douze chameaux, des gazelles, des paons, des lévriers et enfin deux oiseaux d’espèce inconnue dont l’un s’appelait « Angoisse » et l’autre « Grâce divine ». C’est sous le portique que le cheikh a reçu, pendant quarante ans, les pèlerins venus lui rendre visite chaque jour, dans la matinée. Ils y venaient seuls, en petits groupes ou en longues processions d’hommes, de femmes et d’enfants. Certains y venaient en visite pieuse, d’autres y cherchaient la sagesse et les beaux dits. Les malades y cherchaient la guérison. À tous, le cheikh offrait à boire et à manger. À chacun il donnait la réponse appropriée ; le plus souvent en prose, mais quelquefois il parlait en vers rimés, assonances ou simplement rythmés. Les dits du cheikh, plus faciles à retenir quand ils étaient en vers, les gens se les redisaient, les répétaient aussi dans les villages ; s’il y avait un lettré dans l’auditoire, il se hâtait de les fixer à l’écrit. Mais, quelquefois, c’était le cheikh lui-même qui appelait le maître de la petite école et lui disait : « Prends un papier, de l’encre, un stylet et écris : Cheikh Mohand a dit... » Dans son dernier ouvrage intitulé Innayas Ccix Mohand (Cheikh Mohand a dit), Mammeri a rapporté, en berbère, tout ce qui est resté dans la mémoire locale, de ce que Cheikh Moband a dit il y a à peu près un siècle, Ce recueil de 208 pages s’articule en quatre grandes parties : I. La vie du cheikh (à ses débuts) — Les maîtres du cheikh — L’époque d’avant la colonisation française — L’insurrection de 1871 — L’époque coloniale. II De la sainteté — La sainteté n’est pas l’instruction [4] — La sainteté n’est pas la thaumaturgie — Le sens vrai de la sainteté. III. La pensée du cheikh — Les temps nouveaux — Le pouvoir — L’argent — Les hommes — Dieu — Le bien et le mal — La sagesse IV La vie du cheikh (la fin) — Sa situation socio-économique — Ses serviteurs — Histoire de Mohand Larbi (le fils du cheikh) — Ses derniers jours Epilogue — « Lhistoire du cheikh », poème composé par Lhaj Muhend-u-3acur. — « Poème sur Lalla Fadhma » (la sœur du cheikh), poème composé par 3li At Nabet, Le personnage de Cheikh Mohand à donné lieu à une très abondante production poétique d’édification religieuse, normalement chantée lors des pèlerinages, dont on trouvera un échantillon conséquent chez Jean-Marc Dallet* (1968) ou dans l’œuvre chana0s Amrouche*. BIBLIOGRAPHIE — AÏT OUYAHIA (Belgacem) : Pierres et lumières, Alger, Casbah Editions, 1999, — La légende d’un saint, Chikh Mohand Ou-Lhossine, FDB, 96, Fort-National, 1967 (IV). — Un pèlerinage à la tombe de Chikh Mohand ou-Lhossine, FDB, 98, Fort-National, 1968 (II). — MAMMERI (Mouloud) : Cheikh Mohand a dit (Inna-yas Ccix Muhend), Alger, 1990. — NACIB (Youssef) : Poésies mystiques kabyles, Alger, Editions Andalouses, s.d. Notes [1] Plus précisément, vers la voie mystique. [2] En fait. formellement, et contrairement à ce qui a pu être écrit (notamment par M. Mammeri), il n’y a jamais eu de représentant de la Rahmaniya pour toute la Grande Kabylie (concept inexistant à l’époque d’ailleurs) ; il y avait un (ou plusieurs) muqaddem pour chaque confédération de tribus. Mohand fut l’un de ses représentants (note de Mohand Ameziane Amenna/NDLR). [3] Les éléments d’information et d’appréciation de ce paragraphe sont dus à Mohand Ameziane Amenna. [4] Il convient de rappeler que Ccix Muhend exerçait son magistère dans la plus stricte oralité car ce n’était pas un lettré. Voir la source Source de l'article K. BOUAMARA Hommes et femmes de Kabylie Qui êtes-vous ? Votre nom Votre adresse email Votre message Veuillez laisser ce champ vide : Titre (obligatoire) Texte de votre message (obligatoire) Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Veuillez laisser ce champ vide : Commentaires