L’administration de l’Empire L’unification du Maghreb par les Almohades mercredi 11 mars 2026 4.1. L’HÉRITAGE PRÉSERVÉ Non seulement les Almohades intègrent dans leur administration un certain nombre de fonctionnaires de l’époque almoravide, mais ils conservent aussi les découpages provinciaux antérieurs : Salé et la province du Gharb (nord de la plaine atlantique), Ceuta et la zone du Détroit, Fès en partage avec Meknès et la vaste région comprenant la plaine du Sebou, une partie du Rîf et du Moyen Atlas, Sijilmâssa et le Dar‘a, plaque tournante du commerce transsaharien et des relations avec les rois africains, Taroudant et la province du Sûs, enfin Marrakech à la tête de l’ensemble et de la plaine atlantique, du Tâdlâ et du Haut-Atlas. Dans un premier temps, les gouverneurs furent choisis parmi les cheikhs, anciens compagnons du Mahdî Ibn Tûmart et représentants des tribus ralliées, puis, à partir de 1156, parmi les sayyid-s, c’est-à-dire les fils de ‘Abd al-Mu’min. Au Maghreb Central, les Almohades confirmèrent aussi Tlemcen dans son rôle de capitale, et là, encore plus qu’ailleurs, ils reconduisirent les anciennes élites almoravides qui parvinrent à se maintenir en cogestion avec les nouvelles autorités jusqu’à la prise de la ville par les ‘Abdelwâdides, dans les années 1230. De même, l’ancien royaume hammâdide devint un gouvernorat avec Bougie à sa tête, et, en Ifrîqiya, l’ancien territoire des Zirides fut transformé en une province d’Empire, divisée en différents gouvernorats – Mahdia, Gafsa et Tripoli, par exemple –, Tunis dominant l’ensemble. 4.2. LE CONTRÔLE ET L’EXPLOITATION DES POPULATIONS Pour faire régner l’ordre et percevoir l’impôt, les Almohades s’appuyèrent systématiquement sur des garnisons étrangères au pays. Le plus souvent chrétiennes ou andalouses au Maghreb Extrême (Sijilmâssa, Meknès ou Fès) et masmûda en Ifrîqiya, elles résidaient dans des forteresses urbaines. Le calife s’appuyait aussi sur les tribus alliées dans les régions éloignées de tout centre urbain important, comme les Hintâta dans le sud du Maghreb Extrême ou les Arabes Zughba au Maghreb Central. Le cadastrage du Maghreb par les Almohades (Yassir Benhima) « La soumission de l’ensemble du Maghreb par les Almohades après une longue et dure conquête, fut considérée comme justifiant un nouveau statut des terres. La conquête almohade fut assimilée à une nouvelle conquête musulmane qui impliquait l’appropriation par le pouvoir de toutes les terres prises de force (‘unwatan*). Ce nouveau statut juridique fut entériné par l’opération du taksîr : en 1159, toutes les terres du pays durent être arpentées, depuis la Tripolitaine jusqu’à Nûl ; après la déduction d’un tiers de la superficie, correspondant grossièrement aux terres non cultivables (incultes, montagnes, forêts, fleuves, lacs, voies et terres rocailleuses), le reste des terres fut soumis à un impôt foncier (kharâj*) dont le montant en nature et en espèces fut précisé pour chaque tribu. Ainsi, tout en se conformant à leur engagement d’abolir les impositions illégales, les Almohades parvinrent à légitimer cette nouvelle fiscalité qui, non seulement pouvait compenser les taxes illégales, mais promettait de renflouer les caisses de l’État avec d’inestimables sommes. Cette situation juridique nouvelle dota le pouvoir almohade d’une grande marge de manœuvre pour orchestrer les déplacements et les déportations des différentes formations tribales, pour procéder librement à des concessions foncières pour la rétribution de ses soldats et fonctionnaires, mais aussi pour pouvoir mettre en œuvre une exploitation étatique intensive des richesses agricoles. » En outre, pour fidéliser les tribus alliées chargées d’assurer l’ordre et de percevoir l’impôt sur le plat-pays, les Almohades utilisèrent l’iqtâ‘* ou sahm, la concession fiscale. Un personnage, ou plus souvent un groupe, se voyait attribuer un territoire sur lequel il était chargé de prélever les impôts officiels, en échange d’un service, le plus souvent militaire. Ce mode de rétribution des élites apparaît en Orient avec les Seldjoukides. Il s’étendit au Maghreb oriental sous les Hammâdides qui en firent bénéficier certaines tribus hilâliennes, et il fut finalement introduit au Maghreb Extrême et en al-Andalus par les Almohades. Comme en Orient, au moment des périodes d’affaiblissement du pouvoir central, les tribus bénéficiant de ce type de concessions avaient tendance d’une part à pressurer les populations, ce qui provoquait du mécontentement, d’autre part à monnayer toujours plus cher leurs services avec le pouvoir central. Outre qu’il grevait les recettes de l’État, ce système entraînait en période de crise la perte de contrôle de régions entières. 4.3. LES RÉVOLTES PERMANENTES L’Empire almohade était un ensemble politico-militaire très centralisé. Le calife dirigeait personnellement les grandes expéditions militaires, qui pouvaient mobiliser annuellement plusieurs dizaines de milliers de combattants. Or le souverain ne pouvait être présent sur plusieurs fronts à la fois, aussi le déplacement de l’armée califale dans une région conduisait presque inévitablement à l’apparition de troubles dans une autre : pendant que ‘Abd al-Mu’min dirigeait la conquête de l’Ifrîqiya, al-Andalus subit les incursions dévastatrices des chrétiens du nord de la péninsule Ibérique et des alliés d’Ibn Mardanîsh. Alors que les Almoravides avaient tenté de résoudre la difficulté des fronts multiples en accordant une large autonomie aux différents gouverneurs provinciaux et en érigeant al-Andalus en quasi vice-royauté, les Almohades choisirent une autre option, celle des traités de paix temporaires. Durant toute la période almohade, l’Ifrîqiya et al-Andalus étaient les deux frontières les plus menacées de l’Empire, d’un côté par les tribus arabes et les troupes envoyées par les Fatimides du Caire jusqu’en 1171, puis par Saladin, de l’autre par les différents royaumes chrétiens ibériques. La centralisation extrême du pouvoir et le rôle primordial joué par la personne du calife conduisirent donc les Almohades, avant d’attaquer un ennemi, à signer des trêves temporaires avec tous les autres. En outre, dans la péninsule Ibérique, les Almohades nouèrent une alliance structurelle avec la Navarre, qui n’entretenait aucune frontière avec al-Andalus, et, à partir des années 1170, avec le León, contre la Castille et l’Aragon. En revanche, en Ifrîqiya, pour lutter efficacement contre les Banû Ghâniya, le calife al-Nâsir (1199-1214) se vit contraint de donner de larges attributions au gouverneur de l’Ifrîqiya, Abû Muhammad ‘Abd al Wâhid Ibn Abî Hafs al-Hintâtî, alors qu’il n’était même pas un membre de la famille mu’minide, en le mettant de facto à l’abri du jeu des nominations et des destitutions. Les gouverneurs provinciaux n’acquirent en fait une certaine indépendance dans l’Empire, qu’après la défaite almohade de Las Navas de Tolosa, en 1212. Outre les menaces étrangères pesant sur les frontières orientales et septentrionales, les Almohades durent faire face à de nombreux troubles dans les confins sahariens du Maghreb Extrême et de l’Ifrîqiya. Ces révoltes mettent en lumière la difficulté du développement des structures étatiques dans les zones de nomadisme. Cela était d’autant plus problématique que le commerce transsaharien jouait un grand rôle dans l’économie de l’Empire. Dans ces territoires du sud de l’Anti-Atlas, peuplés par d’anciennes tribus almoravides comme les Lamta et les Gazzûla, les Almohades construisirent ou renforcèrent de nombreuses e forteresses, qui n’empêchèrent pas une quinzaine de révoltes entre le milieu du XII et le milieu du XIII siècle. Ces rébellions se développaient en général autour d’un personnage charismatique, d’origine berbère, qui se prétendant tantôt Mahdî, tantôt prophète, s’appuyait sur des liens de solidarité tribale et sur le ressentiment créé par la domination almohade, dont on mesure là a contrario la relative efficacité, en particulier pour la levée de l’impôt. Le mouvement le plus élaboré fut celui des Ghumâra, dans les années 1160. Leur chef prit le surnom honorifique de « Celui qui est habité [par un esprit] » (Mazîdagh) avec la nisba d’al-Ghumârî, et fit battre monnaie. La réputation de cet homme était si grande que les Almohades, au lieu de le mettre à mort, comme ils le firent avec bien d’autres rebelles, l’exilèrent à Cordoue. Enfin, dans les années 1250, un homme originaire des Hintâta parvint finalement à faire sécession dans le Sûs. L’Empire almohade n’était plus alors qu’une peau de chagrin autour de Marrakech. 4.4. LES ALMOHADES DE MARRAKECH (DATES DE RÈGNE) 1 – ‘Abd al-Mu’min (1130 au Maghreb, 1145 en al-Andalus, 1163) 2 – Muhammad b. ‘Abd al-Mu’min (5 mois en 1163) 3 – Abû Ya‘qûb Yûsuf (1163-1184) 4 – Abû Yûsuf Ya‘qûb al-Mansûr (1184-1199) 5 – Abû ‘Abd Allâh al-Nâsir (1199-1213) 6 – Abû Ya‘qûb al-Mustansir (1213-1224) 7 – Abû Muhammad ‘Abd al-Wâhid b. Yûsuf I al-Makhlû‘ (1224, 8 mois). 8 – Abû Muhammad ‘Abd Allâh al-‘Âdil (621/1224-624/1227) 9 – Abû Zakariyyâ’ Yahyâ b. al-Nâsir al-Mu‘tasim (1227-1229) 10 – Abû l-‘Alâ’ al-Ma’mûn (1227-629/1232), dernier souverain almohade en al-Andalus 11 – ‘Abd al-Wâhid al-Rashîd (629/1232-640/1242) 12 – ‘Alî Abû l-Hasan al-Mu‘tadid bi-Llâh al-Sa‘îd (640/1242 646/1248) 13 – ‘Umar al-Murtadá (646/1248-665/1266) 14 – Idrîs Abû l-‘Ulá Abû Dabbûs al-Wâthiq (665/1266-668/1269 Voir la source Source de l'article Histoire du Maghreb médiéval XI-XV siècle Pascal Buresi Mehdi Ghouirgate Qui êtes-vous ? 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