Le récit que nous allons faire de la vie d’Ibn Tûmart est moins à prendre pour argent comptant que comme partie intégrante de l’idéologie impériale almohade telle qu’elle a été élaborée progressivement au XII et au XIII siècle, sans que cela exclue pourtant la possibilité de l’existence historique de certains éléments concrets. En tout état de cause, notre propos n’est pas de connaître et de présenter la vie authentique du Mahdî Ibn Tûmart, mais de bien décrire ce que les historiens anglo-saxons appellent un narrative, une histoire telle qu’elle est communément admise par une société et ses épigones. e

LA FORMATION

Ibn Tûmart serait né entre 1076 et 1082. Issu de la tribu berbère des Harga, qui appartient au groupe des Masmûda, Ibn Tûmart aurait étudié à Cordoue, puis en Orient, entre autres auprès du grand mystique al Ghazâlî (m. 1111). Il aurait puisé le savoir aux plus célèbres sources de l’époque, parfois à l’encontre de la chronologie. En général les historiens acceptent l’idée du voyage, mais contestent la rencontre avec le célèbre savant oriental qui, à cette époque, séjournait au Khurasân. Devant l’impossibilité de trancher, nous rattacherons ce détail, comme les suivants, au domaine du possible, sans nous inquiéter de leur authenticité, de leur plausibilité ou, au contraire, de leur caractère improbable, parce que, du point de vue narratif, ces éléments biographiques, reproduits avec quelques variantes par la plupart des chroniqueurs, relèvent de la matrice du mouvement almohade.

LE RÉFORMATEUR

De retour d’Orient, vers 1116-1117, Ibn Tûmart se serait posé en censeur « sunnite » des mœurs, incarnant de manière virulente le puritanisme à composante ascétique qui avait la faveur des habitants des régions rurales du Maghreb. Dès 1120, il aurait reproché aux Almoravides leur corruption, leur hérésie et leur anthropomorphisme. Le point de départ du mouvement ne réside donc pas dans une aspiration d’origine généalogique ‘alide ou dans une conception chiite de l’imâmat, mais dans la réforme des mœurs et des pratiques juridiques, ainsi que dans la contestation de la pratique almoravide du pouvoir, au nom d’une vision austère et rigoriste des normes sociales d’une part, de l’autorité légitime de l’autre. Devant les troubles provoqués par Ibn Tûmart, l’émir régnant, ‘Alî b. Yûsuf b. Tashfîn (1106-1143), réputé pour sa piété, et ses oulémas auraient émis le souhait de débattre de sa doctrine avec le trublion. Celui-ci, avisé du danger qu’il encourrait à accepter cette rencontre, se serait réfugié à Igîlîz, son hameau natal, près de Taroudant : c’est « sa première hégire ». Là, devant ses partisans, il se serait proclamé, et aurait été reconnu, « guide » (imâm) et Mahdî, manifestant ainsi des aspirations tant politiques que spirituelles et religieuses et organisant tout à la fois ses troupes, la conquête du pouvoir almoravide et le système idéologique du tawhîd* (« dogme de l’unicité »). À partir de là, Ibn Tûmart, accompagné d’une petite escorte, chercha à réunir autour de lui les tribus masmûda du Haut-Atlas occidental et de l’Anti-Atlas. Il dut faire face à différentes expéditions menées depuis Taroudant par le gouverneur almoravide du Sûs, qui, malgré des renforts venus de Marrakech, ne put empêcher la plus puissante tribu masmûda, les Hintâta, de rejoindre la Cause (da‘wa) almohade. Pourtant Ibn Tûmart et ses fidèles ne purent s’emparer de la riche plaine du Sûs, grande productrice de sucre. Ils parvinrent cependant à se rallier une partie de la confédération des Haskûra qui contrôlaient la route de Sijilmâssa. À la suite d’une blessure reçue au cours des combats qui émaillèrent cette période, Ibn Tûmart renonça à diriger personnellement ses troupes, laissant ce soin à d’autres, en particulier à ‘Abd Allâh b. Muhsin al Wansharîsî, surnommé al-Bashîr.

LE CHEF POLITIQUE ET RELIGIEUX

Dans un second temps, vers 1124, devant la pression almoravide, Ibn Tûmart se serait réfugié dans le Sud marocain, à Tinmâl, qui allait devenir le berceau et la première capitale du mouvement almohade : c’est la « seconde hégire ». À partir de cette date, Ibn Tûmart a tous les attributs du Mahdî : « guidé/guidant » et « infaillible », il devient le théoricien dans le domaine religieux du pouvoir qu’il met en place dans la sphère politique. C’est de cette localité montagnarde, Tinmâl, qu’Ibn Tûmart lance ses fidèles à l’assaut de la puissance almoravide

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