On connait en diverse cultures l’exemple de poètes dont le génie a si bien coïncidé avec celui du peuple dont ils étaient que très vite, ils en sont devenus la voix et comme le symbole. Il a le privilège du don, il sait trouver les mots, porter à la lumière les obscures voix que chacun entend en soi sans savoir les rendre ; chacun trouve à ses vers le fraternel accent où il lit son cœur propre, magnifié de la beauté du verbe, qui rehausse la joie ou exorcise le malheur. On s’habitue à la fin tellement à entendre rendus par les sentiments de tous qu’on finit par lui attribuer indistinctement toutes les créations de valeur. Il est devenu plus qu’un héraut, un symbole. Qu’importe que tous les chants de l’Iliade et de l’Odyssée ne soient pas d’Homère ? Parce que celui qui s’est appelé ainsi a su rendre mieux que tous les autres les sentiments des Achéens, on a fini par mettre sous son nom tous les poèmes qui redisaient la guerre de Troie.

Ainsi en a-t-il été de Si Mohand, poète algérien. A la vie de son peuple, à un moment critique de son histoire, Si mohand a participé pleinement. Il est né vers 1850 dans une région de l’Algérie non encore soumise : la Kabylie (elle le sera pendant l’enfance du poète). Il mourra en 1906, alors que la colonisation triomphante s’est étendue à tout le pays. Dans l’intervalle il aura assisté à la destruction brutale ou lente de l’ordre social ancien, à l’instauration d’un ordre nouveau. Il ne sera pas seulement le spectateur du drame, il le vivra non pas même sur les franges mais au plus épais de la mêlée, dans son destin, dans son esprit, et jusque dans sa chaire. Il naît et déjà le drame marque sa vie, sa famille en effet est étrangère au village où il voit le jour ; elle vient de s’y réfugier depuis peu pour fuir les suites d’une vendetta. Puis Mohand encore enfant voit les troupes du général Randon monter à l’assaut de la montagne Kabyle. Ichraïouen son village, est détruit, et les habitants dispersés. C’est le 2ème exil du poète. A la place le général Randon fait construire un fort d’où il surveillera les villages accrochés sur les pitons.

Un vieux chef kabyle dit : « c’est une épine plantée dans notre œil ». Quatorze ans plus tard, la grande révolte de 1871 soulève le pays, la famille de Mohand s’y engage toute entière. Après la défaite le père du poète est jugé, condamné et passé par les armes à Fort National sur les lieux mêmes de sont premier village détruit. Son oncle est déporté en Nouvelle Calédonie. Son frère fuit en Tunisie et lui-même ne doit la vie qu’à l’intervention d’un Officier qui a jugé sa mort inutile.

Tous les biens de la famille sont confisqués. Mohand réduit à l’indigence quitte la montagne natale et s’en va. C’est son troisième et définitif exil. Il passera désormais sa vie à parcourir les villes et les routes d’Algérie et quelquefois de Tunisie. Il vit au jour le jour au gré des circonstances et plus souvent encore du démon qui le pousse. Très vite il prend conscience du caractère singulier de son destin et l’accepte comme ici. Il avait acquis quelques rudiments à l’école. Il se hâte de les oublier. Pour s’étourdir il s’adonne, d’abord avec réticence, et à la fin avec frénésie, à tous les plaisirs défendus : les filles, le vin l’absinthe, le hachisch, la cocaïne. Il fréquente tous les milieux : les notables, dont il fut avant la tourmente, les clercs, par qu’il a été jadis l’un d’eux, et d’une façon générale toues les conditions y compris les plus misérables.

Il vit d’expédients, écrivant des lettres pour les ouvriers illettrés avec qui il lui arrive de vivre, leur vendant des beignets, hantant les cafés maures, les bistrots, tous les lieux où l’on tâche de 87 s’étourdir et de prendre du bon temps, il a des compagnons de plaisir ou de misère, provoque des attachements fervents, et au milieu de tout cela traîne une incurable solitude intérieure. Aucun lieu, aucun être n’arrive à l’attacher vraiment. Il est l’éternel errant, toujours à la veille d’un départ qui parfois ressemble à une fuite. Il vivra ainsi toute sa vie entre Ichraïouen, Alger, Bône, Skikda, Blida, Tunis, buvant, aimant, se droguant, mais par-dessus tout magnifiant ou purgeant tout cela du don de poésie. La poésie c’est plus que sa justification, sa raison d’être. Il versifie comme il respire, sans recherche apparente, comme si c’était sa manière à lui d’exister.

Le fait paraissait si surprenant que déjà du vivant du poète à la fois de ceux qui l’écoutaient en avait donné une explication miraculeuse. Un jour dit-on, qu’il était au bord d’une source, un Ange lui apparut qui demanda de choisir un des termes de cette alternative : « parle et je ferai les vers, ou fais les vers et je parlerai. Je parlerai, dit le poète, tu feras les vers ». Et c’est depuis ce jour que tout ce qu’il veut dire vient sur ses lèvres sous la forme du vers. Il a clos sa vie comme on termine un beau poème. Vieilli, malade, sans doute usé par tous les excès il sentait venir la mort avec horreur. Il décida d’aller à pied jusqu’à Tunis revoir tous les lieux qu’il avait aimés, A son retour il termina son périple par une visite au plus grand saint de la Kabylie d’alors, le Cheikh Mohand de Taka. C’était la première fois.

Le poème lucide, hautain et pitoyable à la fois par lequel le grand pécheur implora la bénédiction du grand saint, suscita l e délire prophétique du Cheikh qui se leva et par trois fois cria le nom de Dieu : Allah ! « Comment dis-tu, mon fils ? Répète ce que tu viens de dire » ; Mais le poète avait jadis fait vœu de ne jamais répéter deux fois le même poème. « Va, dit le cheikh, que la mort te trouve loin de ton foyer ». De foyer il y avait longtemps que Mohand n’en avait plus. Néanmoins la malédiction du saint s’accomplit et c’est dans un lit d’hôpital que le poète trouva la mort.

Il fut enterré près de Michelet au « Cimetière des exilés » où rien ne distingue des autres les dalles les schistes gris de sa tombe. Dans le parler berbère de Kabylie poésie se dit : asefrou qui étymologiquement veut dire : éclaircissement, solution. La poésie de Si Mohand répond parfaitement à cette définition. Les autres ne savent pas lire en eux-mêmes, quelquefois même sur les coins d’ombre où d’ordinaire on ne descend pas ; D’abord il a conscience que la société algérienne a subi non pas un changement épisodique ou superficiel mais une véritable mutation. Le changement de siècle n’est que le symbole d’une révolution plus essentielle :

« Nous voici au XIVème siècle Le XIIIème est fini Esprit avisé prête l’oreille et comprends Ce siècle stupéfie qui fait le bonheur des chiens Et qui vous a brisés, enfants de Dieu ! »

Les nouvelles conditions d’existence sont une illustration de la déchéance : Le paysan est devenu métayer ou ouvrier agricole Ils vont de ferme en ferme se présenter aux portes Kabyles et Arabes mêlés Et les porcs (les colons) de se gaver de rire Tous les rôles sont renversés :

« Les charognards ont le pouvoir et les aigles sont exilés… »

« ce siècle appartient aux marchands vils qui s’avilissent L’un l’autre Et nous prêtent l’argent à usure ».
Au renversement des rôles correspond une angoissante perversion des valeurs : « Morte est la vérité en ce pays…. Je jure de ne plus fréquenter les hommes de ce pays Qui ont tant de foi et pas de principes »

Le siècle, le pays, le monde entier est victime D’une énorme maldonne Car le Dieu qui fait vivre et mourir… En tout lieu a fait des partages affligeants ; Il a fait le bonheur de l’esclave et jeté les sages au rebut… Les uns sont heureux et avares de ce qu’ils ont D’autres mangent le feu Et désespèrent de rien avoir jamais ».

Ainsi de l’accident historique d’un siècle et d’un peuple. Si Mohand a tiré l’universelle expression de la condition humaine. Le poète en effet ne s’en tient pas à une description des choses en surface. Il tente avec des succès divers mais toujours une absolue sincérité de descendre jusqu’au fond. Les antinomies inacceptables à sa raison ou à sa sensibilité, auxquelles il buté toute sa vie, sont celles mêmes de la vie de tous les hommes. Il s’y débat et n’en triomphe pas toujours, aussi bien n’est-ce pas son rôle ; mais il ne triche jamais avec la vérité. Il vient de dénoncer l’insupportable scandale du bonheur. Il va exposer celui du mal avec une égale franchise. Pourquoi la bonne volonté est-elle quelquefois inefficace ? Quelle puissance incoercible et mauvaise pousse au mal des volontés pourtant résolues à bien faire ?

« Je sais la voie… et la fuis » Oui mais « Quiconque me blâme qu’il soit sans pardon C’est au cœur qu’est ma blessure Je cherche les plaisirs par défi C’est que la passion gauchit ma volonté Et non que je sois pervers Nul n’a le mérite de ses vertus ».

La misère de notre condition, Si Mohand ne s’est pas contenté de la crier, il a tenté aussi d’en sortir, ne fût-ce qu’en la rendant perméable à votre raison. Il y a l’explication islamique orthodoxe de la volonté à la fois toute puissante et impénétrable de Dieu :

« Les dessins de Dieu s’accomplissent Il comble et il éprouve Nul n’est le maître de son dessin « Tu est le dispensateur Tu fais vivre et mourir ». Il a aussi par à-coups le recours classique à la prière. à Dieu même : « Toi mon Dieu, Tu vois tout Tu sais qui est dans la peine C’est de toi que j’attends secours »

Ou à ses saints :

« Prince du pays Amraoua Seigneur Baloua A l’étendard redoutable Je suis malade, donne moi le remède ». D’autre fois, c’est, moins conventionnellement, la révolte contre les hommes : « Je jure que ni dans la ville, ne dans la forêt Nul d’eux ne me commandera Je briserai mais je ne plierai pas Dans un pays où les chefs sont les proxénètes Si l’exil m’est prédestiné Vienne l’exil Mais pas la loi des porcs

Quelquefois même contre Dieu :

« Dieu d’affliction…. Ou bien « Dieu cette fois est pris Je vis l’attaquer en justice Et me dresser devant lui au Tribunal  ». Mais plus encore que tout cela, le moyen souverain qu’aura Mohand, celui qui le l’avait de toues ses misères et constitua sa raison de vivre ce fut sa poésie.

Le premier poème qu’il composa jamais sonne comme un cri de triomphe :

« Cette fois je vais entamer le poème Plaise à Dieu qu’il soit beau Et s’en aille parcourant les plaines Quiconque l’entendra l’écrira Et ne l’oubliera plus ; L’esprit avisé en comprendra le sens ».

La certitude tranquille de Si Mohand s’est vérifiée. Il est devenu le poète de tous : des adolescents, des sages, de ceux qui souffrent ou même tout simplement de ceux qui vivent. Car la conception que se faisait de la poésie la société où il avait vu le jour est différente de l’idée qu’en ont les modernes occidentaux.

On parle présentement de « poètes maudits » et il peut être tendant de compter Mohand parmi eux. Rien ne serait plus faux. On considérait que le don de la poésie exemptait le poète des conventions convenues, que ce qui chez un autre serait dépravation peut être chez lui condition de création, voire simplement d’existence. Il y a là deux interprétations tout à fait différentes mais c’est une conception digne d’être considérée que celle qui fait de poésie synonyme de libération (libération du poète et par voie de conséquence celle de ses auditeurs) et qui au créateur demande plus l’authenticité de la voix 92 que le conformisme du propos et en quelque sorte subordonne en lui délibérément la quête de vérité au souci de morale.

Il serait intéressant de voir si en d’autres cultures la même conception, ou une conception semblable, se trouve.

Ainsi Si Mohand a-t réalisé dans sa poésie ce destin des grands poètes qui est d’être tout de même coup nationaux et humains. Il a résolu cette proposition qui n’est dilemme qu’en apparence : il a été poète national, parce que son expérience, ses sentiments, sa poésie sont profondément ancrés dans la vie du peuple algérien. Mais il a été en même temps poète universel parce que de la peinture d’un destin particulier i la fait image de l’humaine condition. En lui chacun des deux termes étais l’autre, le premier conférant à ses vers l’accent de vérité qui entraîne l’adhésion, le second leur donnant la résonance qui fait que chacun de nous, même à travers les infidélités et les déficiences d’une traduction, se sent entièrement concerné.

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